En
Guinée, l’opposition et le pouvoir sont à couteaux tirés concernant
l’organisation des élections locales qui peinent à voir le jour depuis 2005. De
son côté, la société civile se mobilise pour faire échec à ce qu’elle qualifie
de velléités de troisième mandat du président Alpha Condé, velléités
entretenues, selon elle, par des cercles du pouvoir qui nourrissent des
ambitions de modification constitutionnelle pour permettre à l’actuel locataire
du palais Sékoutouréya de jouer les prolongations à la tête de l’Etat guinéen.
C’est pour cette raison que
l’opposition a tenu un meeting le 16 juillet dernier à Conakry, pour exiger la
tenue, enfin, de ces élections locales sans cesse reportées, dénonçant au
passage la mal-gouvernance qui caractérise, selon elle, le pouvoir du
professeur Condé et qui se manifeste en termes de « népotisme, ethnocentrisme,
corruption ».
Dans le même temps, la
société civile, mobilisée derrière l’une de ses figures emblématiques,
l’artiste reggae man Elie Kamano, entendait arracher du président une
déclaration de clarification sur la question du troisième mandat.
L’accession du professeur
Alpha Condé au pouvoir avait suscité bien des espoirs
Pour qui connaît le parcours
du chef de l’Etat guinéen, par ailleurs éminent dirigeant de la FEANF et
opposant historique aux différents régimes qui se sont succédé en Guinée depuis
Sékou Touré jusqu’à Moussa Dadis Camara, il y a lieu de se poser des questions
face à tous ces griefs que lui font l’opposition et la société civile, et qui
ne manquent visiblement pas de fondements. Et pour cause.
L’accession du professeur Alpha Condé au
pouvoir en Guinée, en 2010, avait suscité bien des espoirs. Ce d’autant qu’il a
été de tous les combats de l’opposition pour un meilleur ancrage de la
démocratie dans ce pays dont l’image a longtemps flirté avec celle des pires
dictatures du continent.
Que ce soit sous Sékou Touré, Lansana Conté ou
Moussa Dadis Camara qui ont tous fait montre d’une rare fermeté dans la gestion
du pouvoir, qui frisait l’absolutisme.
Tant et si fait que pour
beaucoup, leurs méthodes s’accommodaient mal des méthodes démocratiques. C’est
pourquoi avec l’arrivée du professeur Alpha Condé au pouvoir, nombre de ses
compatriotes et d’observateurs de la scène politique guinéenne espéraient un
changement radical, en rupture totale avec les méthodes quasi-totalitaristes de
ses prédécesseurs.
Mais après un mandat et demi
de gestion du pouvoir, force est de constater que l’ex-opposant historique
n’est pas fondamentalement différent de ses prédécesseurs. Et la fébrilité dont
il fait montre lorsqu’on aborde la question du troisième mandat qu’on lui
prête, en dit long sur ses intentions réelles. Dans le cas d’espèce, Alpha
Condé ne semble pas mieux briller que ses prédécesseurs en matière de respect
des libertés démocratiques.
L’on en veut pour preuve les
répressions récurrentes des manifestations de l’opposition, quand ce ne sont
pas des contre-manifestations qu’il suscite en réponse à celles de
l’opposition, comme ce fut encore le cas, le week-end dernier à Kaloum, où une
manifestation « spontanée » de jeunes qui s’est par la suite transformée en
concert de femmes, a eu lieu comme par hasard sur le parcours des manifestants
de l’opposition qui battaient le macadam le 16 juillet dernier, pour dénoncer
sa gestion du pouvoir.
Pour toutes raisons et bien
d’autres, Alpha Condé déçoit. Il déçoit d’autant plus que sur la question des
élections locales, par exemple, qui souffrent d’inorganisation depuis 12 ans,
lui-même aura été de ce combat pour la mise en place des exécutifs locaux dont
l’importance n’est plus à démontrer dans un état comme la Guinée, qui se veut
démocratique.
Mais le peu d’empressement
qu’il a affiché par la suite pour la tenue de ces élections une fois parvenu au
pouvoir, porte à croire que la situation de statu quo lui profite en tant que
chef de l’Etat. Surtout s’il n’est pas sûr de les remporter, et d’avoir à ces
postes hautement stratégiques, des hommes acquis à sa cause. C’est pourquoi
Condé déçoit encore plus, parce que les intentions du troisième mandat qu’on
lui prête ne semblent guère étrangères à cette situation.
Alpha Condé risque de rater
son rendez-vous avec l’Histoire
Et le comble est qu’il ne
fait rien et ne dit rien pour clarifier la situation. Au contraire, l’on a le
sentiment qu’il avance masqué, instrumentalisant au passage ses partisans pour
ruer dans les brancards en attendant le moment opportun pour dévoiler ses
vraies intentions.
Une tactique déjà vue et éprouvée par bien de
ses prédécesseurs qui se sont laissé gagner, à leurs risques et périls, par la
maladie du troisième mandat. Dans ces conditions, comment ne pas être déçu
quand on sait que le combattant qu’il a été, avait admirablement placé sa lutte
sous le signe de l’approfondissement de la démocratie dans son pays ?
Mais comme bien des opposants
historiques de sa trempe parvenus au pouvoir, Alpha Condé risque de rater son
rendez-vous avec l’Histoire, au moment de joindre la parole à l’acte pour
donner une belle leçon de démocratie au monde entier. Mais si la Guinée devait
s’embraser à cause de ses velléités monarchistes, il en porterait l’entière
responsabilité devant l’Histoire.
Car, Dieu seul sait ce
qu’untel entêtement pourrait avoir comme conséquences pour la Guinée. De plus,
il n’aura pas échappé aux observateurs que le président guinéen est en train de
s’enfermer de plus en plus dans une logique qui le rend pratiquement
réfractaire aux critiques. Si fait que l’on est porté à croire qu’il est
aujourd’hui convaincu d’être l’homme de la situation, sans qui la Guinée
courrait inexorablement à sa perte. Un tel état d’esprit serait hautement
dangereux, face à une opposition et une société civile qui ne veulent pas se
laisser conter fleurette.
En tout état de cause, s’il
n’y prend garde, Alpha Condé risque de connaître le sort peu enviable de
certains de ses pairs qui ont voulu ruser avec leurs peuples pour se maintenir
au pouvoir. Au mieux, il se fera battre proprement dans les urnes. Et au pire,
il risque de se faire chasser du pouvoir par la rue tel un malpropre. Il est
encore temps pour lui de se ressaisir et de redresser la barre. Croire que cela
n’arrive qu’aux autres, pourrait être une erreur fatale.
Le Pays
mercredi 19 juillet 2017
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