Dans cette interview accordée à L'INDEXEUR, Oumar Keita livre un témoignage détaillé sur ce qu'il présente comme une descente musclée d'éléments de la gendarmerie au domicile de la famille Barry. Menaces, violences présumées, fouille de domicile, saisie d'un ordinateur et disparition du jeune Amadou après son interpellation : ce proche de la famille dénonce une opération menée sans explication sur le lieu de détention du concerné. Un récit qui soulève de nombreuses interrogations sur le respect des droits des personnes interpellées et relance le débat sur les accusations d'enlèvements dénoncées par plusieurs familles et organisations de défense des droits humains en Guinée.
L’Indexeur : Bonjour Monsieur. Vous étiez présent hier lors de la descente des éléments de la gendarmerie au domicile de la famille Barry. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé ? Oumar Keita : Bonjour. Oui. C’était hier lundi 22 juin 2026. Nous étions assis devant la cour en attendant le match de la France contre l’Irak. Aux environs de 20 h 45, nous avons vu deux véhicules de la gendarmerie nationale arriver vers nous. Dès qu’ils sont arrivés à notre niveau, cinq agents qui se trouvaient dans le premier véhicule sont descendus. Ils nous ont salués et j’ai répondu en premier parce que c’est moi qui leur faisais face.
Ensuite, l’un d’eux a demandé : « Où est Alpha ? ».
J’ai répondu : « Quel Alpha ? ». Il a précisé : « Alpha Mamadou Barry, le membre du FNDC ». Ils avaient même une photo de lui qu’ils m’ont montrée. J’ai répondu qu’il n’était pas là. L’agent m’a alors dit : « Si vous ne dites pas où il est, nous allons vous arrêter tous. » J’ai répondu que j’étais formel : il n’était pas là. L’Alpha Mamadou Barry que je connais dans cette famille est en France.
Après, il m’a demandé : « Et celui qui est revenu ? ». Dès qu’il a dit cela, j’ai compris qu’ils étaient informés du retour de l’un des frères de la famille, mais qu’ils pensaient qu’il s’agissait d’Alpha. Au moment où ils arrivaient, Amadou était dans la cour en train de manger avec Aïssatou, la copine d’Alpha.
Entre-temps, il y a eu un bruit dans la cour. J’ai compris qu’Amadou les avait entendus dehors et qu’il cherchait à fuir, parce qu’il y a une petite porte à l’arrière de la concession.
Dès qu’ils ont entendu ce bruit, l’un des agents a donné un coup de pied au portail, qui s’est ouvert parce qu’il n’était pas bien fermé. Ils sont tous entrés brusquement dans la cour. Dès qu’ils ont vu Amadou, l’un des gendarmes lui a donné une gifle. Il est tombé et ils l’ont immédiatement menotté.
C’est à ce moment qu’Aïssatou a crié. Un gendarme l’a tirée par les cheveux et l’a jetée au sol. Elle est tombée sur son bras, qui s’est entorsé.
Après, ils ont commencé à l’interroger : « Alpha, c’est lui qui avait humilié le gouvernement à travers des communiqués, non ? Celui qui attaque les autorités dans les médias ? Celui qui lutte pour la démocratie avec le FNDC ? Alors nous allons leur montrer à tous que la démocratie n’est pas pour la Guinée. Ici, c’est le CNRD, avec à sa tête le général Mamadi Doumbouya, qui règne. »
Pendant tout ce temps, Amadou ne répondait pas. Ensuite, un agent a ordonné de fouiller la maison. J’ai vu deux gendarmes entrer. Lorsqu’ils sont ressortis, ils avaient pris l’ordinateur d’Amadou.
Quand j’ai vu la manière dont ils le brutalisaient, j’ai voulu filmer la scène. Mais les autres gendarmes restés à la porte étaient armés de PMAK. J’ai donc eu peur. Ils ont ensuite laissé Aïssatou sur place, embarqué Amadou et sont partis avec lui.
Je dois aussi préciser qu’il y a quelques jours, nous voyions régulièrement deux hommes inconnus faire des allers-retours dans le quartier.
Ce n’est qu’après ce qui s’est passé que nous avons pensé qu’il pouvait s’agir d’éléments de la gendarmerie habillés en civil et en filature. Voilà ce qui s’est passé.
Nous avons appris que leur mère serait malade et hospitalisée dans une clinique. Est-elle au courant de ce qui s’est passé ?
Non, elle n’est pas au courant. Compte tenu de son état de santé, nous avons décidé de ne pas l’informer afin de ne pas aggraver sa situation. Normalement, elle devait être évacuée en Tunisie ce jeudi. C’est d’ailleurs pour l’accompagner qu’Amadou était revenu du Libéria. Et voilà ce qu’on lui a fait.
Savez-vous où Amadou a été conduit ?
Non. Nous n’avons aucune information concernant son lieu de détention, comme c’est malheureusement le cas pour plusieurs autres familles dont les proches auraient également été enlevés.
Avez-vous entrepris des démarches pour savoir où il serait détenu ?
Honnêtement, nous ne savons pas où aller ni à qui nous adresser. Cependant, l’avocat de la famille a été informé immédiatement après l’enlèvement du jeune homme. D’ailleurs, il a publié un communiqué sur la situation, que nous avons tous vu cet après-midi sur Guinée Média.
Avez-vous quelque chose à ajouter concernant cette situation ?
Oui. Je voudrais simplement dire que ces enlèvements, que nous attribuons à la junte au pouvoir, deviennent de plus en plus inquiétants. Aujourd’hui, ce sont même les familles des opposants et des activistes de la société civile qui sont visées. Combien de personnes ont déjà été enlevées à cause des opinions de leurs proches ?
En Guinée aujourd’hui, beaucoup de personnes n’osent plus s’exprimer.
Dès que vous dites quelque chose qui va à l’encontre des positions de ces militaires, vous risquez, selon nous, d’être enlevé, torturé, voire tué. Après avoir pris le pouvoir par les armes et organisé ce que nous considérons comme une mascarade électorale destinée à légitimer leur coup d’État, pourquoi continuer à enlever des gens ?
Ce qui est également déplorable, c’est que ces autorités donnent l’image d’un État de droit à la communauté internationale afin de bénéficier de certains avantages, alors que nous, qui vivons ici, voyons une tout autre réalité dans leurs rapports avec la population.
Vraiment, c’est regrettable. Merci à vous.
Merci d’avoir répondu à nos questions.
Rédaction